5. Une nouvelle censure ? ( »Sur La Télévision » de Pierre Bourdieu )

‘’Sur La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.

LES MECANISMES PAR LESQUELS LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT
 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer

Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.

2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.

La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité.

a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c’est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné

L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique.


3.       
 L’Audimat : l’arbitre de toute lutte

C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.

Petite biographie de Pierre Bourdieu: Agrégé de philosophie, il enseigna au lycée de Moulins (Allier) en 1955, avant d’être nommé assistant à la Faculté des Lettres d’Alger, puis à celle de Paris et enfin à celle de Lille, où il exerça comme maître de conférences entre 1961 et 1964.
En 1964 , il fut nommé directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, qui devint par la suite l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Chargé de cours de 1964 à 1984 à l’Ecole Normale Supérieure, il fut, à partir de 1982, professeur titulaire de la Chaire de Sociologie au Collège de France et directeur du Centre de Sociologie de l’Education et de la Culture (EHESS-CNRS).
Il fut également directeur du Centre de Sociologie Européenne (CSE) du Collège de France et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (depuis 1985).

En conclusion

Une  nouvelle censure ?
Le principe de base de la censure moderne consiste à noyer les informations essentielles dans un déluge d’informations insignifiantes diffusées par une multitude de médias au contenu semblable. Cela permet à la nouvelle censure d’avoir toutes les apparences de la pluralité et de la démocratie. Cette stratégie de la diversion s’applique en premier lieu au journal télévisé, principale source d’information du public.

De l’info sans infos
Depuis le début des années 90, les journaux télévisés ne contiennent quasiment plus d’information. On continue d’appeler « journal télévisé » ce qui devrait en réalité être appelé un « magazine ».
Un J.T. moyen contient au maximum 2 à 3 minutes d’information. Le reste est constitué de reportages anecdotiques, de faits divers, de micro-trottoirs et de reality-shows sur la vie quotidienne.

…et une censure sans censeurs
Toute la subtilité de la censure moderne réside dans l’absence de censeurs. Ceux-ci ont été efficacement remplacés par la « loi du marché » et la « loi de l’audience ». Par le simple jeu de conditions économiques habilement crées, les chaines n’ont plus les moyens de financer le travail d’enquête du vrai journalisme, alors que dans le même temps, le reality-show et les micro-trottoirs font plus d’audience avec un coût de production réduit.
Même les évènements importants sont traités sous un angle « magazine », par le petit bout de la lorgnette. Ainsi, un sommet international donnera lieu à une interview du chef-cuistot chargé du repas, à des images de limousines officielles et de salutations devant un batiment, mais aucune information ni analyse à propos des sujets débattus par les chefs d’états. De même, un attentat sera traité par des micro-trottoirs sur les lieux du drame, avec les impressions et témoignages des passants, ou une interview d’un secouriste ou d’un policier. A ces insignifiances s’ajouteront le sport, les faits-divers, les reportages pitoresques sur les villages de la France profonde, sans oublier les pubs déguisées pour les produits

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